L’intention était louable, et le défi était de
taille : aborder en deux heures l’épineux sujet de l’avenir des professions juridiques et des étudiants en droit devant un parterre d’étudiants et de professionnels.
Tel était l’objectif de la conférence qui s’est tenue le jeudi
14 mai à l’université Paris II, avec l’aimable participation de Jean-Michel Darrois, président de la commission auteure du rapport sur la « grande profession du droit », quelques
professionnels (un avocat et un expert-comptable) et une poignée d’universitaires.
Des propositions « réalistes et pragmatiques » face à un
corporatisme exacerbé
Dans sa présentation, M. Darrois s’est efforcé de détailler les objectifs de la réforme, et les difficultés
auxquelles la commission s’est heurtée.
La commission s’est attachée à faire des propositions « réalisables et pragmatiques ». Très vite,
elle n’a pu que se résoudre à abandonner toute idée de fusion entre avocats et notaires, non pas pour des raisons liées à la particularité des uns
par rapport aux autres, mais parce que c’était tout bonnement « impossible », aux dires de M. Darrois.
Nul n’est besoin de lire en les lignes que les excès de corporatisme sont la cause exclusive de l’abandon de
l’utopique grande profession du droit une et indivisible, M. Darrois ayant dévoilé sans ambages que la commission s’est heurtée à un corporatisme prégnant, chacun profitant de l’initiative de
réforme pour essayer de « grappiller la part du voisin ».
Selon Jean-Michel Darrois, l’objectif poursuivi par le rapport consiste à faire en sorte que certaines
propositions soient retenues, et que les autres appellent au dialogue entre les différentes professions.
Résultat : le dialogue, musclé, s’est mué en guerre intestine entre avocats et notaires, éclipsant les
véritables enjeux de la réforme, notamment en ce qui concerne les professions peu (ou mal) représentées, et dont l’avenir semble sérieusement compromis du fait des propositions de la commission
Darrois…
L’objectif de la réforme : de la satisfaction l’intérêt du
justiciable et du client…
Pour M. Darrois, la réforme ne poursuit qu’un seul but : celui de satisfaire l’intérêt général, qui
regroupe des intérêts aussi divers que celui du justiciable, du client des prestations juridiques et des « générations futures ».
Selon lui, cette entreprise de modernisation des professions juridiques doit participer de l’amélioration de
la qualité des prestations et de l’accroissement du rôle du droit et des juristes dans notre société.
Comme l’a justement précisé l’un des intervenants, ce dernier point n’est pas quelque chose qui se décrète,
et si d’aucuns regrettent qu’à rebours de ce qui se passe aux Etats-Unis, les directeurs juridiques n’accèdent que rarement à des fonctions de directeur général, le débat n’est semble t-il pas
là.
L’importance du droit et de son empreinte dans la société doit être une conséquence et non une cause de la
réforme.
…à la satisfaction des intérêts des avocats
La commission s’est intéressée aux effets de la crise pour les avocats : paupérisation d’une frange de
la profession, écarts de revenus importants, précarisation du statut de collaborateur libéral, dégraissages massifs dans les cabinets d’affaires… et a cherché des solutions pour y
remédier.
On ne peut évidemment que regretter ces situations fâcheuses, qui bien qu’accentuées par la crise, n’y
trouvent pas leur cause. Une partie de la responsabilité de cet état de fait est peut être davantage à rechercher dans les positions d’arrière-garde des instances ordinales qui, sous couvert de
déontologie, persistent à s’opposer à la publicité, au démarchage et aux pactes de quota litis, tandis que, dans le même temps, les professions
juridiques par accessoire et les cost-killers en usent en en abusent, tout en violant éhontément le périmètre du droit.
La situation des avocats concernés par ces problèmes est certes préoccupante, et doit appeler à la réflexion,
mais elle ne doit pas pour autant constituer un prétexte fallacieux à une mainmise des avocats sur les autres professions du droit, ainsi que semble vouloir le faire le rapport Darrois.
Agir ainsi c’est déplacer le problème.
De l’inspiration étrangère…
Lorsque l’on s’attaque à une réforme des professions du droit d’une telle ampleur, la tentation est grande de
s’inspirer des organisations des autres pays.
Sollicitors, barristers Outre-Manche, abogados en Espagne, système allemand, les sources d’inspiration sont
multiples et variées.
Jean-Michel Darrois a toutefois insisté sur la difficulté de transposer en France des idées importées
d’autres systèmes de droit, qui perdent tout leur intérêt lorsqu’elles sont sorties de leur contexte.
Il faudrait, dès lors, créer un système franco-français (mais sans oublier le droit communautaire, largement
oublié durant cette soirée, merci !).
Quid de l’avenir des étudiants en droit ?
A en croire les différents participants à la conférence, l’avenir des étudiants en droit est pour le moins
assombri.
Le constat se veut sévère : Les jeunes notaires ne peuvent pas s’installer pour cause de numérus
clausus. Les jeunes avocats, quand ils parviennent à décrocher un contrat de collaboration libérale, doivent se satisfaire d’un statut précaire et souvent mal rémunéré, eu égard au volume horaire
travaillé. Ceux qui se destinent à la profession de juriste d’entreprise devront justifier de double cursus (droit/école de commerce/science po), éventuellement être dotés du CAPA et être
bilingue en anglais s’ils veulent faire la différence dans un marché de l’emploi sinistré. Les directeurs de Master 2 limitent les places, car le marché peine à absorber les jeunes diplômés dans
certaines spécialités….
En réponse à la sinistrose ambiante, la commission Darrois propose de réformer les études de droit en les
professionnalisant, et suggère la création d’écoles de droit qui viendraient se superposer au système universitaire existant.
Paradoxe assez intéressant soulevé par Monsieur Louis VOGEL, Président de l'Université Paris II Panthéon
Assas, le système proposé par la commission Darrois se positionne en marge du système de reconnaissance des diplômes intracommunautaire fondé sur les Master 1 et 2.
Selon lui, les écoles de droit proposées sont de nature à court-circuiter totalement les Master 2, en
incitant les étudiants à poursuivre leur M1 par une école de droit. L’étudiant souhaitant obtenir un niveau M2 après avoir suivi la formation offerte par l’école de droit, devrait revenir en M2
pour bénéficier de l’équivalence communautaire, ou simplement poursuivre des études de recherche (doctorat)…
Au lieu de réinventer l’eau chaude, professionnalisons nos universités, développons l’alternance, enseignons
davantage les matières dite de « gestion » sans nécessairement transformer nos facultés de droit en écoles de commerce, oublions éventuellement un peu l’histoire et la philosophie du
droit ainsi que le préconisent certains intervenants (encore que, ça se discute…), et surtout restons en phase avec l’Europe !
Un débat en demi-teinte
A en croire les ricanements ou les soupirs d’exaspération suscités dans les rangs de l’amphithéâtre, par les
propos de certains intervenants, les étudiants (majoritaires) n’ont pas semblé trouver dans ce débat une réponse à leurs questionnements légitimes.
On leur a d’ailleurs laissé peu le loisir de s’exprimer, puisque seules trois questions ont pu être posées,
sans doute par manque de temps.
Les interventions brillantes de MM. Didier TRUCHET (Professeur de droit à l’université Paris II) et Daniel
GRIMALDI (Professeur à l’université Paris II, Directeur du Master 2 Droit notarial) n’auront malheureusement pas suffi à élever un débat, quelque peu éparpillé.
Quant aux professionnels, malgré un titre de conférence prometteur, il n’en a quasiment pas été
question.
Les juristes d’entreprise resteront donc sur leur faim.
Les notaires auront été heureux d’apprendre de la bouche de M. Darrois qu’ils sont des
« fonctionnaires ».
Les CPI et les avocats auront sans doute apprécié la parabole de la fusion du « four à micro-ondes et du
four traditionnel » pour qualifier leur rapprochement.
Enfin, les secrétaires généraux auront été ravis d’apprendre qu’ils sont des
« secrétaires-dactylo » ayant évolué.